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L’expert-comptable, gardien institutionnel de la donnée face aux bouleversements numériques

Intelligence artificielle, facture électronique, explosion des flux de données : la profession comptable entre dans une phase de transformation profonde. Pour Nicolas Férand, président du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables Provence-Alpes-Côte d’Azur et fondateur du cabinet éponyme, ces mutations, loin de fragiliser les cabinets, renforcent leur fonction de tiers de confiance en matière de fiabilité, de sécurité et de continuité de la donnée. Il s’arrête sur ces enjeux auprès d’Anaïs Piquet.

Expert-comptable : plus que jamais un tiers de confiance
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La profession comptable traverse une phase de transformation profonde, marquée par une vague de changements technologiques de rupture.

Nicolas Férand, président du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables Provence-Alpes-Côte d’Azur et fondateur du cabinet éponyme, se confie auprès d’Anaïs Piquet, sur cette mutation qui selon lui ne fragilise pas le métier, mais, au contraire, lui permet de renforcer sa posture de figure de confiance.

Anais Piquet : quelles sont, selon vous, les dynamiques majeures qui transforment aujourd’hui la profession d’expert-comptable ?

Nicolas Férand : “Nous vivons clairement une phase de transformation. Elle a commencé avec la crise sanitaire, qui a accéléré le travail nomade, la dématérialisation et les usages à distance. Aujourd’hui, deux grandes vagues technologiques se rejoignent : l’intelligence artificielle et la facture électronique.

Sur l’intelligence artificielle, on a beaucoup entendu, il y a quelques années, que la profession allait disparaître. Avec un peu de recul, cette vision s’est nuancée. L’IA est avant tout un levier de productivité. Elle permet d’automatiser une partie de la production comptable, mais elle ne remplace ni le contrôle, ni le jugement professionnel.

C’est même l’inverse : plus l’outil est puissant, plus il faut un professionnel pour vérifier, interpréter et sécuriser ce qu’il produit.

A. Piquet : La facture électronique constitue-t-elle, pour vous, un tournant comparable ?

N. F. : “Oui, sans aucun doute. La facture électronique va profondément modifier notre façon de travailler. L’enjeu n’est pas uniquement technique : il est aussi organisationnel, humain et calendaire.

Concrètement, nous allons passer — c’est en tout cas l’objectif visé — d’une comptabilité réalisée a posteriori à une comptabilité plus continue, plus prospective. Cela ouvre la voie à un accompagnement différent des clients, plus en amont, par exemple sur la trésorerie.

Mais à court terme, il faut être lucide : il y aura un goulot d’étranglement. Les éditeurs sont encore en phase pilote, les premiers retours terrain significatifs arriveront au printemps, et cela va se télescoper avec la fin de la période fiscale. Le “money time” se jouera probablement entre mai et août, une période déjà très intense pour les cabinets. Il faudra s’adapter.”

A. Piquet : quel rôle joue l’Ordre dans l’accompagnement de la transition de la facture électronique ?

N. F. : “L’Ordre est mobilisé. Nous avons récemment organisé une “foire à la plateforme agréée”, qui a rencontré un vrai succès, et dont les contenus seront accessibles à l’ensemble de la profession. Nous proposons également une série de webinaires pour accompagner les cabinets sur les prérequis et les choix à opérer. Il existe aussi des kits et des ressources pédagogiques au niveau national. Le défi, ce n’est pas tant leur existence que le temps dont disposent les experts-comptables pour aller les consulter. Notre rôle, en région, est donc aussi de relayer, de synthétiser et de faciliter l’accès à ces outils.

A. Piquet : dans ce contexte large d’évolution technologique, quelle est selon vous la valeur ajoutée fondamentale de l’expert-comptable ?

N. F. : “C’est un paradoxe intéressant : plus les outils se multiplient, plus le besoin de tiers de confiance devient fort.

L’expert-comptable est un tiers de confiance pour l’administration — Bercy, l’URSSAF — mais aussi pour ses clients. Le client délègue une partie de ses obligations fiscales et sociales, et il part du principe que tous les prérequis ont été validés par son expert-comptable.

D’ailleurs, ce rôle de tiers de confiance est institutionnel. Les administrations le reconnaissent et l’intègrent dans leurs pratiques : dans la pratique, l’URSSAF distingue les DSN transmises par des experts-comptables de celles envoyées hors cabinet, et oriente plus volontiers ses contrôles vers ces dernières. Ce n’est pas anecdotique : le cadre réglementé et la supervision humaine produisent un niveau de sécurité supérieur. Dans un contexte de multiplication d’offres très automatisées, souvent séduisantes dans leur promesse, cette caution professionnelle reste un élément différenciant et déterminant pour les clients.

A. Piquet : cette centralisation des outils et des données crée-t-elle selon vous de nouveaux risques ?

N. F. : “Oui, clairement. Et c’est probablement l’un des grands enjeux des années à venir.

Aujourd’hui, l’infogérance est largement déléguée aux éditeurs. Nous n’avons plus, ou très rarement, de serveurs dans les cabinets. Cette délégation est logique, mais elle ne doit pas conduire à une confiance aveugle.

Des incidents récents ont montré que, malgré les discours sur les sauvegardes et la redondance, la continuité d’activité n’était pas toujours garantie. Et surtout, les cabinets n’avaient pas toujours accès à leurs propres données ou à leurs sauvegardes en cas de crise.

C’est pour cela qu’il faut penser la résilience. En région PACA, nous portons par exemple un projet de serveur souverain, notamment autour de l’intelligence artificielle. L’idée est de disposer d’un espace indépendant, une forme de “parachute”, permettant aux experts-comptables d’exporter et de sécuriser des données essentielles, comme les FEC.

L’objectif n’est pas de se substituer aux éditeurs, qui restent des partenaires clés, et qui pourraient d’ailleurs pleinement utiliser cet espace, mais de co-construire des solutions de repli à tous, pour garantir la continuité d’activité si un incident survient.

A. Piquet : est-ce un sujet de préoccupation pour les clients eux-mêmes ?

N. F. : “Pour l’instant, assez peu. Les clients posent rarement des questions sur l’hébergement des données ou les dispositifs de sauvegarde. Ils considèrent, implicitement, que l’expert-comptable a fait les bons choix pour eux. C’est justement ce qui renforce notre responsabilité. Même si la demande ne vient pas toujours du client, le sujet existe et il doit être pris en compte par la profession.”

Dans un environnement de plus en plus automatisé et interconnecté, la valeur de l’expert-comptable ne réside pas uniquement dans les outils qu’il utilise, mais dans la confiance qu’il incarne.

À mesure que les données se multiplient et que les responsabilités se déplacent, le rôle de tiers de confiance devient non seulement central, mais structurant pour l’avenir de la profession.

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