Facture électronique : un chantier pédagogique « colossal » pour les experts-comptables
La facture électronique impose une adaptation stratégique des cabinets. Pour Dominique Cornier, gérant de Fiducie Consultants, le défi est avant tout humain et pédagogique. Anaïs Piquet a pu l’interroger sur l’organisation mise en place par son cabinet, en vue des échéances de la réforme.
À compter du 1er septembre 2026, toutes les entreprises françaises devront être en mesure de recevoir des factures électroniques aux formats acceptés par l’administration fiscale. Les grandes entreprises et les ETI seront en outre contraintes d’en émettre. Le 1er septembre 2027, le dispositif sera étendu à toutes les entreprises assujetties à la TVA, y compris celles bénéficiant d’une exonération de base. Il concernera donc la quasi-totalité des entreprises françaises, dont les micro-entreprises et les professions libérales.
Gérant de Fiducie Consultants, un groupe de 16 cabinets d’experts-comptables spécialisés dans les TPE/PME, Dominique Cornier est un témoin et un acteur privilégié de cette évolution réglementaire. Il en décrypte les enjeux auprès d’Anaïs Piquet.
Anais Piquet : quel regard portez-vous sur le niveau de maturité des TPE/PME face à l’obligation de facturation électronique ?
D. Cornier : “Environ 75 % de nos clients savent que la réforme existe et qu’ils seront concernés. En revanche, de 10 à 20 % estiment à tort ne pas être soumis à cette obligation. C’est notamment le cas des professions libérales, des micro-entrepreneurs et, plus généralement, des entreprises non redevables de la TVA. Ils risquent de découvrir la réforme très tardivement, en recevant une facture ou une relance, et devront alors agir dans l’urgence.
Les incompréhensions demeurent en effet très répandues. Récemment, un infirmier nous expliquait qu’il pensait ne pas être concerné, car il n’était pas redevable de la TVA. Nous avons dû lui présenter un extrait du texte réglementaire pour le convaincre. De même, beaucoup estiment pratiquer la facturation électronique parce qu’ils émettent des factures au format PDF. Le chantier pédagogique est colossal.
En outre, certains clients se montrent réfractaires, par principe, à toute obligation émanant de l’État. Ils restent minoritaires – 3 à 5 % des clients –, mais nous devons néanmoins les accompagner et les convaincre.
Concernant les experts-comptables, nous avons également constaté, lors des congrès, que seuls 10 à 20 % maîtrisent pleinement l’essentiel de la réforme, même si la situation s’améliore.”
A. Piquet : quel est pour vous le rôle des experts-comptables dans l’évangélisation des TPE/PME en matière de facturation électronique ?
D. Cornier : “Nous sommes fréquemment leur première source d’information sur le sujet. Nos clients en ont souvent entendu parler par le biais de communications d’éditeurs, sans toutefois s’y être véritablement intéressés. Nous devons expliquer, démontrer, convaincre.
Comme nous craignons une saturation des demandes à l’approche de la date limite, nous avons segmenté notre action. Nous nous concentrons d’abord sur la capacité à recevoir des factures électroniques, en vue de l’échéance du 1erseptembre 2026. Nous commençons également à préparer nos clients à l’émission de factures au format Factur-X [un format de facture électronique privilégié par les TPE/PME, car il reste lisible sans outil spécifique], en leur expliquant comment faire évoluer leurs outils pour se conformer à la législation.
Notre logiciel de pilotage du cabinet, OctoVision, solution partenaire de Sage, permet d’ailleurs de vérifier cette conformité en intégrant une cartographie FE dynamique tel un CRM. Il adresse automatiquement aux clients un rapport de conformité (ou de non conformité) précisant par quelles obligations ils sont concernés et les démarches à entreprendre pour se mettre en règle. C’est une démarche indispensable à notre devoir de conseil.
Le e-reporting constitue un sujet plus complexe, encore marqué par de nombreuses incertitudes et des outils qui restent en cours de structuration. Il ne deviendra toutefois obligatoire pour les TPE/PME qu’à compter du 1erseptembre 2027, ce qui nous laisse un délai de préparation.”
A. Piquet : quelles actions mettez-vous en œuvre pour sensibiliser vos clients ?
D. Cornier : “Nous avons déjà organisé au moins deux événements par site par mois depuis le mois de septembre 2025 sous forme de petits-déjeuners d’information. Nous animons également deux à trois webinaires par mois, réunissant entre 7 et 40 participants. Ces formats nous permettent de recueillir des retours directs, globalement positifs : les clients se sentent plus concernés, plus impliqués, et expriment leur volonté de se mettre en conformité. Les retours des clients n’ayant pas participé à ces réunions sont plus préoccupants.
Nous présentons toujours la réforme sous un angle positif. Comme tout outil informatique, elle apportera, après une phase d’apprentissage, un gain réel en termes de confort et d’efficacité. Qui ne souhaiterait pas, le matin, ouvrir son ordinateur et accéder immédiatement à l’ensemble de ses factures, sans avoir à les rechercher dans des e-mails, du courrier papier ou sur des cartons de livraisons ? Hormis quelques clients durablement réticents, la majorité reconnaît que la réforme sera bénéfique à terme.”
A. Piquet : comment allez-vous accompagner les clients dans le choix de leur plateforme agréée immatriculée (PA) pour recevoir et émettre leur facture électronique ?
D. Cornier : “Nous avions anticipé ce sujet depuis deux ans : environ 30 % de nos clients utilisent déjà des outils qui fonctionnent selon une logique proche des PA. Pour eux, la transition sera minime. Pour les autres, l’accompagnement sera beaucoup plus conséquent. Configurer une plateforme mobilise souvent une à deux heures pour nos collaborateurs ; le déploiement chez le client et les appels de suivi s’avèrent également chronophages.
Nous voulons avant tout éviter que nos clients se tournent vers des offres peu transparentes, souvent proposées par des banques ou des éditeurs moins scrupuleux que Sage, assorties d’engagements longs et de frais cachés. En tant que conseiller indépendant, nous avons donc sélectionné quatre PA, dont Sage, notamment pour respecter l’antériorité des outils déjà en place chez nos clients.
Nous avons formé 20 référents en facturation électronique, soit près de 15 % de nos collaborateurs. Sans être dédiés exclusivement à ce sujet, ils constituent des relais essentiels pour le suivi de l’évolution réglementaire dans chaque bureau.”
A. Piquet : selon vous, quels changements la facturation électronique va-t-elle entraîner pour la profession ?
D. Cornier : “Certains de nos clients utilisent déjà des solutions qui facilitent la collecte des factures et permettent une intégration comptable largement automatisée. Demain, avec la facturation électronique, la réception deviendra encore plus fluide et automatique. En matière d’émission, la mise en place d’un format homogène représente un gain majeur. Aujourd’hui, l’intégration des ventes est complexe en raison de la multiplicité des formats : demain, ce problème disparaîtra en grande partie.
Pour les experts-comptables, cette évolution réglementaire générera également des gains opérationnels significatifs, renforçant d’autant l’importance de la satisfaction client et du conseil. Un client déçu de cet accompagnement pourrait être tenté de se tourner vers des cabinets qui automatisent leurs processus sans offrir de service supplémentaire pour pratiquer des tarifs agressifs.
Proposer un conseil pertinent ne se limite pas à l’affichage d’une compétence : cela suppose la mobilisation de spécialistes expérimentés, une organisation optimisée, des workflows efficaces et une forte réactivité. La facturation électronique va renforcer cette évolution structurelle du métier vers le conseil. Les cabinets qui anticipent et accompagnent leurs clients seront ceux qui tireront le plus de bénéfices de cette réforme.”
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