Intelligence artificielle : à l’origine d’un changement de modèle des cabinets ?
L’intelligence artificielle transforme les cabinets comptables par une série d’usages concrets. Recherche, rédaction, organisation interne, exploitation de la donnée, nouvelles missions : Anaïs Piquet recueille le décryptage de Vincent Lacomme sur les évolutions à l’œuvre, sans éluder les freins et les limites.
Expert-comptable, commissaire aux comptes et spécialiste des enjeux de digitalisation, Vincent Lacomme exerce en cabinet depuis plus de 16 ans. Auteur de plusieurs articles et intervenant régulier sur ces thématiques, il partage auprès d’Anaïs Piquet son regard sur les gains déjà visibles de l’intelligence artificielle, les freins à son adoption, les nouvelles missions à construire et souligne plusieurs points de vigilance.
Découvrez l’échange au sujet de l’intelligence artificielle et des cabinets
A. Piquet : selon vous, où l’IA est-elle déjà utile dans les cabinets ?
Vincent Lacomme : « Il faut d’abord distinguer la production technique pure du reste. Pour produire un bulletin de paie, produire un rapprochement bancaire ou comptabiliser des opérations comptables, les IA généralistes (ChatGPT, Gemini, Claude…) ne sont pas aujourd’hui les outils les plus adaptés. Sur ce terrain, ce sont surtout les logiciels métiers (comptabilité, paie, juridique) qui intègrent progressivement des briques d’IA et qui apporteront les gains de temps les plus solides.
En revanche, les usages sont déjà très concrets pour les tâches périphériques. Je pense notamment à la recherche d’informations : des outils de documentation juridique proposés par des éditeurs spécialisés permettent d’obtenir des réponses rapides et sûres. Je pense aussi à la dimension rédactionnelle (comptes-rendus, synthèses, diaporamas, restitution de réunion) qui s’appuie déjà largement sur les IA.
L’intelligence artificielle peut également soutenir l’organisation interne : recrutement, marketing, stratégie, formalisation de fiches de poste, préparation d’entretiens annuels, grilles d’évaluation. Ce n’est pas elle qui prend les décisions, mais elle peut aider à structurer, clarifier et accélérer.
À l’inverse, sur le conseil avancé, l’ingénierie patrimoniale ou certains arbitrages complexes, il y a encore de la marge avant d’imaginer un remplacement de l’humain. Dès qu’il faut croiser des variables nombreuses, apprécier un contexte, exercer un jugement ou accompagner un dirigeant, l’expert-comptable garde un rôle central. »
A. Piquet : quels freins observez-vous à l’adoption de l’IA par les cabinets ?
V. L. : « On peut d’abord distinguer trois profils. Il y a les cabinets réticents au changement, qui préfèrent ne pas s’engager dans cette transformation. Il y a les pionniers, encore minoritaires, qui investissent franchement. Et entre les deux, beaucoup de cabinets qui sentent bien qu’il faut s’y mettre, mais qui ne savent pas toujours comment s’y prendre ni jusqu’où investir.
Le premier frein, c’est la mise en œuvre. On peut comparer l’IA à une Ferrari : elle est puissante, mais encore faut-il apprendre à la conduire. On ne peut pas se contenter d’ouvrir un outil et espérer que tout se fasse tout seul. Il faut former, tester, cadrer les usages, structurer la démarche. C’est là que beaucoup de cabinets butent aujourd’hui.
Le deuxième frein, c’est le coût. Les dépenses informatiques augmentent déjà, et l’intelligence artificielle implique souvent des abonnements ou de nouveaux outils. Certains cabinets hésitent à investir. Pourtant, de nombreux cabinets forment leurs équipes, investissent dans des licences payantes et dégagent ensuite des gains de temps largement supérieurs à l’investissement initial. »
A. Piquet : cette technologie met-elle sous pression le modèle économique des cabinets ?
V. L. : « Oui, probablement, au moins sur certaines missions historiques. Il faut le dire avec mesure, mais le sujet existe. Dans le monde anglo-saxon, on a déjà vu des acteurs de taille importante expliquer publiquement qu’ils avaient dû baisser certains honoraires, parce que leurs clients considéraient que les gains de productivité réalisés devaient aussi leur bénéficier.
En France, ce mouvement n’est peut-être qu’une question de temps, même si son ampleur et son calendrier restent incertains. Il reviendra à la profession de démontrer que ce gain de temps peut aussi être mis au service de la qualité. Un mouvement à tempérer également par une autre réalité : l’IA crée aussi de nouveaux coûts. Elle suppose des abonnements, des investissements, parfois une multiplication des outils. Autrement dit, la marge du cabinet peut se retrouver prise en étau.
À partir de là, il y a deux façons de réagir. La première consiste à entrer dans une logique défensive : réduire les coûts, subir, rogner. La seconde, plus exigeante mais plus prometteuse, consiste à utiliser l’intelligence artificielle pour développer de nouveaux services ou enrichir les missions existantes. C’est cette voie qui me paraît la plus féconde. »
A. Piquet : selon vous, quelles nouvelles missions l’IA peut-elle aider à développer ?
V. L. : « Le mot-clé, pour moi, c’est le pilotage. L’IA peut aider les cabinets à mieux capter, exploiter et restituer l’information, donc à être plus réactifs et plus proactifs auprès de leurs clients. Cela peut prendre la forme de reportings plus fréquents, de tableaux de bord plus lisibles, d’analyses plus fines ou d’un accompagnement renforcé sur la situation de l’entreprise.
On peut aussi imaginer des usages plus ciblés, comme l’analyse de contrats, l’identification d’anomalies dans certaines couvertures d’assurance, ou l’aide à la décision sur des sujets jusque-là peu explorés par les cabinets. Mais, l’enjeu dépasse ces cas d’usage : au fond, il s’agit d’aller plus loin dans la valeur apportée au dirigeant.
Demain, cette logique peut aller encore plus loin avec des capacités prédictives beaucoup plus avancées. Si l’IA parvient à agréger très rapidement les données internes de l’entreprise, les signaux sectoriels, certains paramètres macroéconomiques ou l’évolution des commandes, elle pourra aider à détecter en amont des tensions de trésorerie, des fragilités ou des opportunités.
L’expert-comptable ne disparaîtra pas pour autant : il sera celui qui interprète, challenge, explique et accompagne. »
A. Piquet : cette évolution change-t-elle le profil des collaborateurs recherchés par les cabinets ?
V. L. :« Oui, très clairement. D’abord parce que de nouveaux métiers prennent de l’importance, comme les profils de data analyst ou de data controller. Certains cabinets pionniers ont déjà avancé sur ce terrain, même si ces profils restent difficiles à attirer.
Ensuite, les métiers existants eux-mêmes vont évoluer. On a longtemps fonctionné avec une organisation pyramidale classique : beaucoup de juniors à la production, puis de moins en moins de personnes à mesure qu’on montait vers la révision, l’analyse et le conseil.
Avec l’automatisation et l’IA, cette logique pourrait progressivement s’inverser. On aura sans doute moins de production à la base de la pyramide, dont les tâches seront essentiellement prises en charge par l’IA, et davantage de compétences de contrôle, de restitution, d’analyse et d’accompagnement.
Cela pose une vraie question de formation. Beaucoup de professionnels de ma génération ont appris en produisant, puis en révisant. Demain, certains collaborateurs devront presque commencer par réviser ce que la machine aura produit avant eux. Or apprendre à contrôler sans avoir réellement produit soi-même n’a rien d’évident. C’est un enjeu de management, de transmission et de formation initiale comme continue. »
A. Piquet : la facture électronique peut-elle accélérer la bascule vers l’IA ?
V. L. : « Le lien avec l’IA n’est pas mécanique. La facture électronique est d’abord une réforme d’organisation et de circulation de la donnée. Mais précisément, c’est là qu’elle rejoint l’IA : en structurant mieux les flux, elle crée un terrain beaucoup plus favorable à l’exploitation intelligente des données.
Les cabinets qui tireront le mieux parti de cette réforme seront sans doute ceux qui sauront relier ces nouvelles données à des usages utiles : tableaux de bord, analyses plus fines, reportings plus réguliers, voire outils prédictifs.
En ce sens, la facture électronique peut jouer un réel rôle d’accélérateur. Non pas parce qu’elle impose l’IA à elle seule, mais parce qu’elle rend beaucoup plus tangible l’intérêt d’une meilleure exploitation de la donnée. Aux cabinets de saisir ou non cette opportunité. »
A. Piquet : quels sont, selon vous, les points de vigilance à garder en tête avec l’adoption de l’IA ?
V. L. : « Le premier point, c’est évidemment la confidentialité des données. Les experts-comptables manipulent des informations particulièrement sensibles, et toutes les solutions d’IA ne présentent pas les mêmes garanties. Il faut être très vigilant sur la conformité, la souveraineté et la sécurité. Une porte de sortie est le recours à des environnements fermés ou des solutions intégrées aux logiciels métiers ou l’anonymisation des données.
L’autre risque majeur, c’est l’erreur. Beaucoup d’utilisateurs ignorent encore qu’une IA peut produire une réponse fausse avec beaucoup d’assurance. Sans formation, cela peut entraîner des erreurs lourdes sur des sujets comptables, fiscaux ou juridiques, avec des enjeux de responsabilité.
L’intelligence artificielle peut être un formidable levier, mais à condition d’être utilisée avec méthode, discernement et dans un cadre sécurisé. »
Guide : La facture électronique pour les experts-comptables
Saisir les opportunités pour entrer dans une nouvelle relation client